Le Boss m’en aura fait voir de toutes les couleurs. De frayeurs en douleurs, pourrait-on dire. Mercredi 4 juin, je me pointe devant avec des amis, prêt à prendre ma claque. Seulement, l’affichage complet, les places hors de prix font que le marché noir ressemble à de la négociation de denrées alimentaires durant la guerre. Impossible de leur faire baisser leurs propositions, et donc finalement, de rentrer dans la salle. Mais , voyant deux amis sortir par la suite, des étincelles dans les yeux, me racontant un concert des plus mémorables, je me décide à payer le prix fort pour rentrer la deuxième date (la décence m’interdit de communiquer le tarif payé !). Parcours chaotique, entre accident de velo sur la route et rachat d’une fausse place, je rentre dans la salle avec un t-shirt "Wrecking ball" acheté sur le tard, ma chemine jetée dans un coin car couverte de terre, le poing à laver car légèrement rougeâtre (la décence m’interdit également, d’expliquer pourquoi !), et avec la jambe qui me lance toutes les deux minutes, particulièrement en grimpant les marches. Mais Bruce Sprinsgteen me fera bien vite oublier ces petits désagréments.
Bercy est plein à craquer ce soir. Je ne l’ai même jamais vu aussi plein. La scène est ouverte, ce qui fait que tous les gradins arrière sont remplis, et ça, pour ma part, c’est une grande première. La fosse où les gens sont totalement agglutinés les uns sur les autres, ne laissant ni la place pour respirer ou pour bouger. Une salle remplie à plus que ras bord donc. Et à tellement juste titre. 21h tout pile, les lumières s’éteignent, deux accordéonistes prennent place et nous jouent " Au clair de la lune". On se détend, on s’amuse, et "The ties that bind" démarre. Issu de The River, l’ambiance se crée petit à petit. Le Boss est statique, prend deux trois morceaux pour créer son tour de chauffe avant de se lâcher complètement. Restons donc pour l’instant sur la setlist, totalement différente de celle de la veille (semble-t-il !). 31 morceaux, allant puiser un peu partout dans son répertoire de plus en plus imposant (17 albums, il y a de quoi faire). Le dernier album est bien représenté, pas moins de 6 morceaux. Mais surtout, que des classiques. D’un autre côté, le E street band a-t-il déjà eu des mauvais morceaux ? Il est difficile de faire une carrière aussi homogène, où chaque titre mérite son écoute tant les arrangements sont toujours bien fait et prenant. Le choix de morceaux à jouer en concert est donc difficile, et au moins, on sait qu’à chaque date, la setlist est totalement remaniée. Jamais déçus sur ce point-là donc. Surtout que vu la durée du show (dont nous parlerons plus tard), ils peuvent en jouer un sacré pannel ! On savourera des vieux morceaux ("Spirits in the night"), le rythme endiablé de "Working on the highway", le moment intimiste piano voix sur "For you", le public unanime sur l’enchaînement entre "Thunder road" et "Born to run". Les écrans sont disposés partout, même ceux placés derrière la scène peuvent y voir, et sur "Tenth avenue freeze out", dernier morceau du set, les regards seront emplis de larmes. En effet, durant un grand instant de silence, on verra plusieurs photos de Big Guy, Mr Clarence Clemons, décédé il y a peu. Ce saxophoniste légendaire manque cruellement, et tout le monde se sentira triste. Faut dire que niveau public, à part Félix à mes côtés, il n’y a que très peu de néophytes. Les gens chantent quasiment tout à tue-tête, ou se prennent à tous les rythmes sans problème apparent. Que l’on connaisse ou pas, de toute manière, on se laisse directement embarquer. Mais nous avons parlé du deuil de Big Man, parlons donc du E street band.
Pas moins de 16 musiciens en plus du boss. Et chacun à sa place. On retrouve avec joie les vieux de la vieille, parmi lesquels le monstre Max Weinberg , batteur infatigable, ou l’amusant Stevie Van Zandt, avec sa tête de De Niro portant le bandana, qui n’a rien perdu de sa complicité avec les autres membres et prendra souvent la place de frontman sans que personne ne l’en empêche. Le virtuose de la six cordes Nils Lofgren, qui en plus d’une carrière solo très prolifique viendra ici prêter ses talents, et tous ces musiciens que l’on retrouve et qui s’en donne à coeur joie comme au premier jour. Et surtout, Jake Clemens. Ce petit minot aura la lourde tâche de succéder à son propre oncle, et passer après 40 ans de carrière d’un saxophoniste adulé, c’est loin d’être simple. Et en lui laissant toute la place, Springsteen fera un excellent choix. Le bonhomme a une présence scénique incroyable, et fait surtout preuve d’un plaisir abondant. Lâchant l’instrument, il se mettre sur le devant et fera une vague à plat ventre sur toute la longueur de la scène, ne restera pas avec les autres musiciens lors de ses solos. Bref, il prendra une énorme place et montrera son talent, nous montrant que le E street band peut continuer ses beaux jours sans problème, et que si tonton n’est plus là, son âme et sa virtuosité, elles , sont intactes.
Reste à parler maintenant du boss lui-même. Chose qu’il n’apprécierait pas forcément, vu qu’il se considère plus comme un membre du E street band qu’un musicien à part entière. Mais on ne peut éluder sa performance, qui reste l’une des plus magistrales. C’est un peu comme le bon vin, ça s’améliore avec le temps, et là où j’avais pris une énorme claque au Parc des Princes en 2008, je suis ici subjugué. Surtout par cette folie environnante, cet homme incapable de s’arrêter, de se calmer, se livrant entièrement. Déjà, à 62 ans bien tirés, une voix merveilleuse, qui n’a absolument pas vieilli et au contraire a gagné en justesse. Ce que l’on remarquera surtout, c’est cette simplicité et cette envie de partager à tout prix. Le boss sourit, matraque sa guitare qu’il tient depuis le début tel un bûcheron, et tout donne l’impression qu’il joue ici sa vie. On voit ses veines saillir à chaque accord, à chaque hurlement vocal, on a l’impression qu’il peut s’effondrer à tout moment tellement on sait qu’on ne pourrait tenir cette énergie nous-même. Il remplit toute la scène, allant voir les oubliés derrière, ceux sur le côté, possédant même une mini-estrade entre la fosse et le petit pit collé à la scène que l’on ne peut distinguer à oeil nu. Sur "Waitin’ on a sunny day" , on le verra faire le tour du pit en question, des centaines de bras le caressant, pour aller se monter sur cette estrade, ou il aura à peine le torse qui dépassera du public, et reviendra en slam sur la scène principale ! Il ira souvent sur le devant serrer les mains d’un public respectueux, les gens adorant le toucher mais jamais ne l’aggripant. Un échange incroyable donc, du don de soi constant, une envie de se faire plaisir et de faire plaisir. On en jugera par cette petit fille qu’il fera monter, chanter avec lui, et à qui il essaiera d’apprendre à faire une glissade sur les genoux avant de la rendre à ses parents émerveillés. Crevant de chaud, il se plongera souvent la tête dans un bac d’eau fraîche, et hurlera souvent entre les morceaux un mot en français qui fera frémir à chaque fois : "Fatigué ???" Lui en tout cas ne l’est pas, et en faisant cette petite provocation relance son public à chaque fois.
Il finira par présenter ses musiciens, tous venant saluer le devant de la scène, et sans sortir nous balancer un rappel de six morceaux tous enchaînés, chaque dernière note de tomber sur un "1, 2, 3, 4" hurlé pour continuer sans cesse. Il tombera à terre , allongé, hurlera qu’il est lui-même fatigué et qu’il est temps d’arrêter. Stevie lui amènera alors une éponge qu’il lui essorera à de nombreuses reprises sur la tête. Et Bruce de se relever encore, essorer la même éponge sur la tête du premier rang, et de balancer le dernier morceau, revenir sur l’estrade une dernière fois, le temps de l’hommage, et d’enfin quitter la scène, devant un public ébahi.
Alors que peut-on espérer de mieux après ça ? Si la performance est magistrale, il faut maintenant en connaître la durée , à savoir 3h40. D’un groupe infatigable, mené par un frontman qui ne s’arrête qu’à l’épuisement, et qui ne pense qu’à deux choses, le partage et le plaisir. Félix le dira lui-même "le meilleur concert que j’ai jamais vu". Et je l’avais prévenu. Voir le boss, ça te fait sous-estimer tous les concerts que tu pourras faire ensuite, même si ces derniers seront excellents. Une expérience simple et unique, que l’on peut encore vivre aujourd’hui, malgré l’âge du bonhomme. Long live rock n roll !
Angry Jim
Setlist :
1. The ties that bind
2. No surrender
3. Two hearts
4. Downbound train
5. Candy’s room
6. Something in the night
7. We take care of our own
8. Wrecking ball
9. Death to my hometown
10. My city of ruins
11. Spirits on the night
12. Incident on 57th street
13. Because the night
14. She’s the one
15. Working on the highway
16. I’m going down
17. Easy money
18. Waitin’ on a sunny day
19. Apollo medley
20. For you
21. Racing in the street
22. The rising
23. Out in the street
24. Land of hope and dreams
Rappel
25. We are alive
26. Thunder road
27. Born to run
28. Glory days
29. Seven nights to rock
30. Dancing in the dark
31. Tenth avenue freeze-out

Il n’y a rien de plus séduisant qu’un article clair et abordable, cela ne fais aucun doute pour moi, Bruce Springsteen and the E street band au Palais Omnisports de Bercy – Live report du 5 juillet 2012 Bring Me The Sound a emporté ce challenge.